UN PETIT LIVRE OUBLIÉ SUR UN BANC

899460-lundi-plus-22-000-participantsPendant une semaine complète en septembre dernier, Kim Vincent, une enseignante au primaire, et Julie Patenaude, une étudiante en psychologie, toutes deux Québécoises, ont convié les bibliophiles de leur province à abandonner un livre dans un endroit public (sur un banc de parc, dans un bistro, dans  un métro, un café ou un abribus…) dans l’espoir qu’il soit récupéré par un étranger. Elles invitaient les participants à laisser un message dans leur livre, pour expliquer leur démarche.

L’événement a été lancé sur Facebook, avec la consigne : Oublie un livre quelque part. Lorsque le journal La Presse a rencontré les organisatrices, plus de 20 000 personnes s’y étaient engagées, dans un élan de joyeux optimisme et de fraternité littéraire. Si vous visitez la même page Facebook aujourd’hui, vous verrez que depuis, ce nombre a doublé.

Je m’en souviens parce que j’y ai participé…à ma façon. L’idée de laisser un livre aimé n’importe où (c’était clair que j’allais partager un coup de cœur!) m’était tout simplement inadmissible, alors j’ai plutôt laissé une copie toute neuve de La liste de mes envies, de Grégoire Delacourt, dans la boîte « Laissez un livre, Prenez un livre » située à l’entrée du centre de yoga que je fréquente. J’ai appris par la suite que plusieurs de mes amis Facebook s’étaient laissé séduire par l’initiative.

Il y avait une légèreté dans l’expérience tentée par Vincent et  Patenaude qui permettait la spontanéité. Le geste demandé était, pour moi, comme donner ma copie d’un journal à un inconnu dans le métro, ou offrir mon ticket de stationnement municipal à un conducteur qui vient d’arriver, alors que je m’en vais.

Ce qu’il manquait, c’était la possibilité du suivi du livre « oublié »*.

(* On peut lire plusieurs commentaires de bibliophiles belges, français et québécois sur la page Facebook Oublie un livre quelque part, mais il n’y a aucune façon systématique de suivre les livres).

En fait, Oublie un livre quelque part, n’est que l’une des expressions les plus récentes du phénomène des bookcrossing-sample-labelbibliothèques partagées, un mouvement mondial, polymorphe, très vingt-et unième siècle, rendu possible et s’accélérant grâce à la communauté des internautes.

Quelle idée extraordinaire! Transformer le monde entier en une grande bibliothèque…à l’infini!

C’est l’objectif primaire du  BOOKCROSSING, un phénomène né aux États-Unis, en 2001, qui est le bébé de l’informaticien Ron Hornbaker. Déjà, en 2004, Bookcrossing comptait 240 000 personnes inscrites, dans plus de 200 pays, avec près d’un million de livres répertoriés. Imaginez son envergure aujourd’hui!

imageMais une visite du site Bookcrossing en ligne, ou de sa page Facebook, révèle peu : on focalise plutôt sur la mission de « libérer » des livres qui, on l’espère,  voyageront à travers le monde pour être lus par un grand nombre de gens.

La façon de procéder est simple et gratuite. Seul l’accès à l’internet est requis. Il s’agit d’aller s’inscrire sur le site www.bookcrossing.com. Ensuite, on enregistre le livre qu’on désire «libérer », qui recevra un code d’identification qui lui est unique, et qui apparaitra sur l’étiquette qu’on imprimera et qu’on collera à l’intérieur du livre, et qui explique la mission du bookcrossing.  Une fois décidé à laisser partir le livre, on retourne au site pour signaler l’endroit et le jour de sa libération, pour que d’autres Bookcrossers puissent partir à sa recherche.

Vous avez compris? C’est une sorte de chasse au trésor de la communauté littéraire. C’est aussi la répétition, à l’échelle mondiale, de l’échange de livres commun à presque tous les passionnés de la lecture. C’est le déploiement illimité du geste :

« Tiens! J’ai adoré ce livre! Je te le prête : lis-le! »

LFL-Image-6-300x300Quelle joie!

Ce mouvement de partage semble impossible à freiner. Dans la région de la ville de Québec, on le reconnaît sous l’appellation LIBÉREZ LES LIVRES! Et en France, on a aussi formé le mouvement de « Lecture en  Partage, Circul’Livre ».

En même temps, apparaissent partout des « petites bibliothèques », un prolongement de cette même énergie bibliophilanthropique. Poussant comme de jolis champignons architecturaux, les petites bibliothèques sont maintenant omniprésentes : au Québec, on en trouve, par exemple, à Alma et à Rivière-du-Loup. (Pour en savoirJlL9atfJ-toc5-OIyU6lKjl72eJkfbmt4t8yenImKBVvK0kTmF0xjctABnaLJIm9 un peu plus, je vous conseille cet article dans Le Devoir)  

Les « petites bibliothèques » sont le prolongement du mouvement Little Free Library, fondé au Wisconsin par le fils d’une enseignante passionnée de la lecture. Elles fonctionnent avec une consigne simple : Prenez un livre, laissez un livre (en somme, la boîte dans laquelle j’ai « oublié » mon Delacourt au mois de septembre  est une « petite bibliothèque »  improvisée, toute simple).

Une partie de leur charme est exprimé par la forme que prend chacune des « petites bibliothèques » (faites une recherche Google à partir des mots   little free library, images; vous serez ravis de découvrir une mosaïque de petites bibliothèques  dignes des contes de fées ou des plus beaux rêves d’enfants).

LFL-Image-4-300x300Mais soyez rassurés : si toutes ces initiatives ont en commun le désir de favoriser le partage accessible, gratuit et illimité des livres, elles ne constituent pas nécessairement, pour les bibliothèques « traditionnelles », une menace, ni même une compétition. Au contraire, les bibliothèques reconnaissent de plus en plus la fonction complémentaire du bookcrossing et des « petites bibliothèques ». Plusieurs, même, les soutiennent activement. Pour elles,

« Si on place le bookcrossing en regard des missions traditionnelles des établissements documentaires, il apparaît comme un moyen de prolonger une des premières recommandations de la Charte des bibliothèques […] ,  à savoir diffuser gratuitement la culture écrite auprès de tous les individus en suscitant partage et échange. Ce serait donc un procédé qui favoriserait la rencontre d’une œuvre avec des lecteurs. »

Les bibliothèques sont de plus en plus des partenaires ou même les initiateurs d’activités de bookcrossing ou de Springfield-LFL-2-300x225création de petites bibliothèques (le cas de Rivière-du-Loup en est un parfait exemple). Après tout,

« Les livres sont faits pour être lus, c’est pour cela qu’on les prête, qu’ils continuent leur chemin et que l’on ne vous les rend jamais. Ils doivent circuler et ne doivent pas rester inertes” (August Strindberg, Le couronnement de l’édifice, Actes Sud, 1993)

Le bookcrossing et ses multiples variations sont issus des plus belles qualités humaines, et constituent la synthèse de deux réalités qui pourtant semblent si contradictoires : l’activité solitaire et introvertie de la lecture, et le besoin irrépressible de le partager…mondialement, si possible.

LFL-Image-9-300x300Pour compléter cette belle boucle, sachez que la genèse de ce billet fut la découverte et la lecture d’un très bel album de bande dessinée avec l’heureux titre : Un petit livre oublié sur un banc, de Jim et Mig.

Vous l’aurez deviné : il a été inspiré par le bookcrossing et fera l’objet de mon prochain billet.

Au plaisir de vous retrouver bientôt!

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4 réflexions sur “UN PETIT LIVRE OUBLIÉ SUR UN BANC

  1. C’est tellement une belle idée de partager ses lectures de multiples façons. Ces petites bibliothèques et les livres « oubliés » un peu partout c’est génial!

  2. Oui Lougabie (Louise!), il faudrait vraiment prendre le temps et y participer pleinement. Je crois que j’opterai pour le Bookcrossing parce qu’il est mondial et parce qu’avec un peu de chance, les livres que je choisirais de libérer commenceraient à me raconter LEUR histoire. 🙂
    Il faudrait être stratégique et les laisser, par exemple, à l’aéroport…

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