LES SEPT DERNIÈRES PAROLES DU CHRIST : La littérature à la rencontre de Haydn

Intérieur de la cathédrale de Cadix

Ceux qui me connaissent bien savent que je collectionne et partage les citations comme d’autres conservent des souvenirs de voyage. Ces courts extraits d’œuvres lues, de paroles entendues à la radio ou à la télévision ; ces phrases poétiques exquises, inspirantes ou parfois terribles dans leur vérité sont autant de sources d’illumination quotidienne pour moi et d’évocations inspirantes.

 

Le jeudi 20 avril dernier, l’Orchestre Métropolitain de Montréal (OM), dirigé par Julian Kuerti, est venu à la rencontre des banlieusards de l’Ouest de l’île, à la magnifique Église St-Joachim, dans la plus ancienne partie de Pointe-Claire, le Village, pour nous offrir une soirée musicale inusitée.

 

Il s’agissait en fait d’une soirée hybride. Présenté pour la première fois en 1787 à l’Oratoire de la Santa Cueva, à Cadix, Les sept dernières paroles du Christ, l’oratorio de Haydn, est décrit sur le site web de l’OM comme une œuvre « qui plonge l’auditeur dans une introspection spirituelle sensible et intime » ; une partition […] à la fois simple et profonde [qui] prend la forme d’un périple aux confins de l’âme humaine. »

L’origine des sept dernières paroles de Jésus est bien sûr biblique. Il s’agit d’une série de courtes phrases que le Nouveau Testament, dans la tradition chrétienne, attribue à Jésus alors qu’il se trouvait crucifié, et qu’il a prononcées juste avant sa mort. Elles sont tirées des quatre évangiles.

Mais, choisissant de s’écarter d’une lecture strictement religieuse de l’œuvre, les concepteurs du programme présenté par l’Orchestre Métropolitain ont plutôt ramené le sens de chacune des paroles du Christ à un seul mot. Ainsi :

 

  1. Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font(Lc 23,34) est devenue : Le pardon ;
  2. En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis(Lc 23,43): Le salut ;
  3. Femme, voici ton fils. Et à Jean :Voici ta mère(Jean 19,26–27) : La famille ;
  4. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?(Mc 15,34et Mt 27,46) : L’abandon ;
  5. J’ai soif(Jn 19,28): La détresse ;
  6. Tout est achevé(Jn 19,30): L’accomplissement ;
  7. Jésus poussa un grand cri :Père, entre tes mains je remets mon esprit(Lc 23,46). Et sur ces mots il expira. C’est au Père que se rapporte la dernière parole de Jésus comme le fut sa première : Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? (Lc 2,49). La réunion.

C’est ensuite vers la littérature québécoise que les concepteurs se sont tournés, choisissant parmi l’œuvre d’auteurs célébrés des extraits intimement liés à chacun des derniers « mots-paroles ».

Quelle soirée intéressante, apaisante et intime. J’avoue avoir pendant de longs moments fermé les yeux pour écouter la voix du narrateur, Renaud Paradis, mais aussi pour tenter d’aller là où la musique m’emmenait—c’est à dire vers mon for intérieur.

Ce sont ces sept extraits que j’ai choisi de partager avec vous. Les voici, présentés dans l’ordre des Sept dernières paroles du Christ.

I. LE PARDON, extrait de La femme qui fuit, d’Anaïs Barbeau-Lavalette

« Là, il y a elle, il y a toi, et entre nous deux : moi.

Tu ne peux plus lui faire mal parce que je suis là. […]

Qui-es-tu ? Tu t’en vas. Encore.

Il fallait que tu meures pour que je commence

à m’intéresser à toi.

Pour que de fantôme, tu deviennes femme.

Je ne t’aime pas encore. Mais attends-moi.

J’arrive. »

II. LE SALUT, extrait de Près du paradis, Patrick Watson (traduction Orchestre Métropolitain)

 

« Nous marchons près du Paradis

Patrick Watson, Close to Paradise

Et plus que d’autres jours,

Oui, je m’approche de plus en plus,

Mais pas d’assez près

[…]

Hé, les bienheureux d’en bas

Remplissons ce trou là-haut dans le ciel

N’ayez pas peur d’aimer

Je suis certain que vous vous retrouverez

Là-bas

Si vous êtes malheureux, tenez-bon

Près, près du Paradis

 

III. LA FAMILLE, extrait de L’orangeraie,  Larry Tremblay

 

« Les hommes dans notre pays vieillissent plus vite que leur femme. Ils se dessèchent comme des feuilles de tabac. C’est la haine qui tient leurs os en place. Sans la haine, ils s’écrouleraient dans la poussière pour ne plus se relever. Le vent les ferait disparaître dans une bourrasque. Il n’y aurait plus que le gémissement de leur femme dans la nuit.

 Écoute-moi, j’ai deux fils. L’un est la main, l’autre, le poing. L’un prend, l’autre donne. Un jour, c’est l’un, un jour, c’est l’autre. Je t’en supplie, ne me prends pas les deux. »

 IV. L’ABANDON, extrait de Les bons débarras, d’après un scénario de Réjean Ducharme.

—Manon

« Ça me fait rien de parler tout seul. J’suis habituée. Je t’appelais juste pour te dire de pas t’inquiéter. J’vais traîner dans les rues encore une heure ou deux. Comme un chien pas de médaille, pis j’vais retourner à l’école, attendre mon mini-bus. Comme une bonne petite fille. J’suis pas une bonne petite fille hein ? Tu dois pas m’aimer ben ben. M’aimes-tu ? Même pas un p’tit brin ? Si tu m’aimes pas, ça vaut pas la peine de vivre. Pis j’aime autant savoir tout de suite. Pourquoi tu m’aimes pas ? […]

Je t’aime assez des fois…je rêve qu’on fait naufrage. »

 

V. LA DÉTRESSE, extrait de Ru, Kim Thúy

 

« Le paradis et l’enfer s’étaient enlacés dans le ventre de notre bateau. Le paradis promettait un tournant dans notre vie, un nouvel avenir, une nouvelle histoire. L’enfer, lui, étalait nos peurs : peur des pirates, peur de mourir de faim, peur de s’intoxiquer avec des biscottes imbibées avec de l’huile à moteur, peur de manquer d’eau, peur de ne plus pouvoir se remettre debout, peur de devoir uriner dans ce pot rouge qui passait d’une main à l’autre, peur que cette tête d’enfant galeuse ne soit contagieuse, peur de ne plus jamais fouler la terre ferme, peur de ne plus revoir le visage de ses parents assis quelque part dans la pénombre au milieu de deux cents personnes. »

 

VI.L’ACCOMPLISSEMENT, extrait de Code 99, François Archambault

« La nuit, le temps était doux, on buvait,

Une soirée du mois d’août dans un chalet.    

Marcher sur la plage, sans avoir un seul but

Seulement laisser des traces d’orteils dans la boue.

 

Être entièrement satisfaite de la journée gaspillée

À faire des phrases incomplètes avec des

formes de pieds.

 

J’ai marché, j’ai marché, j’ai marché sur la terre ;

Peut-être la seule fois que j’ai marché sur la terre

De ma vie entière.

 

Ma vie entière.

À partir d’aujourd’hui.

Ma vie est entière.

Ma vie est entière.

 

VII.  LA RÉUNION, extrait de Incendies, Wajdi Mouawad

« Lettre au fils

Je t’ai cherché partout.

Là-bas, ici, n’importe où.

Je t’ai cherché sous la pluie,

Je t’ai cherché sous le soleil

Au fond des bois,

Au creux des vallées

En haut des montagnes

Dans les villes les plus sombres

Dans les rues les plus sombres

Je t’ai cherché au sud,

Au nord,

A l’est,

A l’ouest,

 

Je t’ai cherché en creusant sous la terre pour  

y enterrer mes amis morts,

Je t’ai cherché en regardant le ciel,

Je t’ai cherché au milieu des nuées d’oiseaux

Car tu étais un oiseau.

[…]

Quoi qu’il arrive je t’aimerai toujours

Quoi qu’il arrive je t’aimerai toujours

Sans savoir qu’au même instant, nous étions

toi et moi dans notre défaite

Puisque je te haïssais de toute mon âme.

Mais là où il y a de l’amour, il ne peut y avoir de haine.

Et pour préserver l’amour, aveuglément, j’ai

choisi de me taire.

[…]

Sois patient. Au-delà du silence,

Il y a le bonheur ensemble.

Rien n’est plus beau que d’être ensemble.

Car telles étaient les dernières paroles de ton

père.

 Ta mère. »

 

 

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