AU PÉRIL DE LA MER

D’où vient la pulsion d’écrire qui habite tous ceux et celles qui y dévouent leur vie ? Comment l’expliquer? Certains l’appelleront une fonction vitale, aussi nécessaire que la respiration, alors que d’autres parleront d’une pression intérieure qui est toujours là, à laquelle il faut tout simplement répondre, comme si elle faisait partie de l’ADN même…

Je pense que pour Dominique Fortier, la création littéraire est un art alchimique lui permettant de reprendre les fils disparates du passé, de la mémoire, de l’imaginaire et du présent qui réclame inlassablement qu’on l’interprète, et de les rassembler dans une toile langagière mystérieuse, unifiante et porteuse de sens.

La genèse d’Au péril de la mer coïncide avec le premier été de vie de la fille de l’auteure qui décrit, au tout début de son livre, les moments de grand calme qu’elle retrouvait assise au parc à Montréal, sa petite bien endormie dans sa poussette au terme d’une longue promenade. C’est là que, dans un calepin Moleskin, elle consignait les souvenirs, pensées, impressions et visions dont l’aboutissement fut Au péril de la mer : moitié roman, moitié carnet d’observations et aide-mémoire.

Au cœur de ce livre, il y a le Mont-Saint-Michel, aperçu pour la première fois (puis revisité vingt-cinq ans plus tard) lorsque l’auteure avait treize ans seulement et pour lequel elle avoue avoir éprouvé une sorte de coup de foudre.

« Je ne m’en rappelle pas grand-chose de précis hormis la certitude, signe d’un émerveillement si profond qu’il en ressemblait à de la stupeur : j’étais arrivée à un endroit que j’avais cherché sans le connaître, sans même savoir qu’il existait. »

L’abbaye du Mont-Saint-Michel se dresse comme un phare sur son rocher dans la mer depuis au moins l’an 710, et c’est dans ce lieu improbable et légendaire profondément ancré dans sa mémoire que Dominique Fortier viendra à la rencontre du frère Robert et du jeune peintre Éloi, vers le milieu du quinzième siècle. Aussi différents et contrastants qu’ils soient, tous les deux traversent une période de crise personnelle, voire existentielle.

Respecté par tous ses frères de l’abbaye, Robert est un ascète et un grand érudit dont l’aspiration profonde est l’enrichissement de la bibliothèque du Mont-Saint-Michel et la protection de son scriptoriumc’est à dire l’atelier dans lequel les moines copistes réalisent des livres copiés manuellement. Or, les autorités religieuses ont d’autres idées et semblent vouloir redéfinir et circonscrire la mission de l’abbaye. Et puis, à l’insu de Robert, Johannes Gutenberg vient de perfectionner une imprimerie mécanique qu’il mettra au service de Dieu…

    

Dans le cas du jeune Éloi, ce n’est ni le savoir (il est analphabète), ni la foi qui l’ont amené à l’abbaye, mais plutôt la douleur. Artiste et portraitiste talentueux, sa vie a basculé depuis la mort de la belle Anna, fille d’un riche marchand et mariée à un autre, mais l’amour de sa vie. Il est, en quelque sorte, un réfugié.

Comment continuer ? Pour Robert, Éloi, et l’auteure qui plane au-dessus d’eux, le chemin se trouve dans le langage des mots.

Cherchant à inspirer le jeune peintre au cœur brisé, le frère Robert lui dit : « Quelquefois, point n’est besoin de croire, il suffit de continuer à marcher. », lui proposant de devenir copiste et enlumineur des manuscrits précieux.

Éloi y verra un pont vers Anna. Il explique :

« Ce que je sais des mots, c’est elle qui me l’a appris. Elle les collectionnait, certains pour leur sonorité et certains pour leur signification, comme on ramasse des cailloux tantôt pour leurs couleurs et tantôt parce qu’ils sont doux pour la main. […]

Quelquefois, elle m’a demandé si je souhaitais apprendre à lire. Je lui disais non : je ne suis pas assez savant, je suis trop paresseux. La vérité, c’est que je voulais que les mots restent à elle pour ne pas me priver du plaisir que j’éprouvais quand elle me les donnait. »

Dominique Fortier

Ainsi, dans les vies de Robert et Éloi, le langage des mots est le conservateur du savoir, une bibliothèque, une mémoire, un cadeau et une passerelle.

Mais dans la vie de l’auteure, dont les journées de jeune mère sont réglées comme la liturgie des heures d’une abbaye—le rythme des boires de sa fille correspondant à celui des appels à la prière : matines, laudes, complies—le langage des mots et l’alchimie de l’écriture sont aussi un sanctuaire :

« […] J’ai déjà dit que j’écrivais pour me perdrec’est vrai, mais ce livre-ci (qui ne sera peut-être jamais un livre), je l’écris aussi pour me retrouver. Pour retrouver celle qui sait écrire derrière celle qui est capable de consoler, de bercer, d’allaiter, de cajoler, de chanter, de rassurer, de nourrir et de soigner. Il est ma chambre à moi. »

Dans ses mots, je me suis reconnue.

 

NOTE AUX LECTEURS :

Au péril de la mer, qui a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016, est le cinquième livre de l’auteur. Voici la liste complète de son oeuvre:

 

 

« Il ne nous suffit point d’apprendre, de savoir et de croire.

Il nous faut encore à inventer. »

-Le frère Robert, dans Au péril de la mer

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s