MICHEL DUCHESNE, L’ÉCRIVAIN PUBLIC

En ce qui concerne l’alphabétisme, les statistiques québécoises effraient et dépassent l’entendement :

  • 6% des adultes au Québec, soit 276 000 personnes, sont à peu près incapables de lire et d’écrire. Ils sont incapables de faire un chèque, lire la dose prescrite pour un médicament, lire le nom d’une rue.

 

  • 13%des adultes québécois, soit 606 000 personnes, peuvent tout au plus repérer un mot familier dans un texte simple. Ils sont incapables de remplir la majorité des formulaires, aider leurs enfants dans leurs devoirs.

 

  • 55%—des adultes du Québec n’atteignent pas le niveau 3 de littératie * défini par Statistique Québec, le niveau jugé minimal pour fonctionner dans notre société. Ils n’ont donc pas la capacité de lire un texte relativement long, d’y repérer des éléments et de les apparier en faisant des déductions simples. Ils sont par exemple incapables de repérer les films non recommandés aux jeunes enfants dans un horaire de cinéma qui compte une vingtaine de films différents.

J’ai dû relire ces pourcentages (provenant de LA PRESSE) plusieurs fois tant ils m’ont choquée. J’arrive à peine à y croire. À l’ère des sites web, des courriels, du textage et des pages Facebook omniprésents, on pourrait presque croire que les interactions humaines en temps réel—face à face ou téléphoniques—sont devenues superflues. Alors de lire de telles statistiques…

Si vous avez déjà visité un site gouvernemental en ligne comme celui de la RAMQ ou de Service Canada, vous avez peut-être ressenti, comme moi, un sentiment d’exaspération et même de découragement en voyant votre écran chargé d’une quantité prodigieuse d’information, d’hyperliens et d’onglets.

Comment donc survivre et prospérer à Montréal sans un niveau minimal de littératie ? La réponse est bien sûr : très difficilement. Cette réalité, Michel Duchesne, auteur dramatique bien établi, l’a connue intimement lorsqu’il a accepté, en 2014, le poste d’écrivain public dans le quartier d’Hochelaga-Maisonneuve pour le compte de l’organisme Tour de Lire.

Fréquentant trois centres communautaires locaux chaque semaine, il a été déstabilisé par la pauvreté et l’analphabétisme de la population. À son mandat officiel d’aider les gens à décoder et répondre aux documents gouvernementaux, bancaires et autres correspondances du genre, il a très vite ajouté la rédaction de lettres de candidature pour les HLM, de curriculum vitae, et même des déclarations d’amour. Et quand la plume n’a plus suffi, il a adopté une approche plus pratique en faisant des recherches internet pour certains et en accompagnant d’autres à la Régie du logement —et même au poste de police.

Écrire pour quelqu’un qui ne peut pas le faire, c’est lui donner une « voix », un pouvoir d’agir ; et pour l’écrivain, c’est mobilisant.

Michel Duchesne
Photo: Olivier Jean, LA PRESSE

Tenaillé par l’injustice et la souffrance inhérentes aux situations de vie de la population qu’il a côtoyée si intimement, Michel Duchesne a décidé d’en faire un roman qui a par la suite été adapté en web série du même nom : L’écrivain public.

Je viens tout juste de terminer le roman, qui colle au plus près aux expériences de l’auteur. Dans une entrevue touchante qu’il a donnée à Katia Gagnon en 2014, Michel Duchesne a mentionné Roger qui s’était fait voler son triporteur et qui n’était pas en mesure de correspondre avec son assureur; la dame qui avait besoin d’aide pour rédiger une lettre à la propriétaire de l’immeuble insalubre et décrépit dans lequel elle habitait ; et le jeune décrocheur, à l’estime de soi si dévasté qu’il était incapable de trouver en lui-même une seule qualité, une seule habileté à ajouter à son CV. Ces gens, je les ai retrouvés en Conrad, Cindy, Pete, et plusieurs autres personnages dépeints avec sensibilité et empathie dans le roman.

Bazar au Centre communautaire Hochelaga

À ce jour, j’ai visionné les trois premiers épisodes de la web série, qui m’ont émue et enchantée. Je me promets de tous les regarder. Je vous recommande, cependant, de lire le roman d’abord pour permettre aux personnages du « Centre communautaire Central »—qui m’a un peu rappelé le Centre William-Hingston, à Parc-Extension— de prendre forme dans votre imagination. Ils ne vous seront que plus attendrissants et…vrais.

Ce petit livre d’à peine deux-cents pages de Michel Duschesne est un véritable réquisitoire contre un système économique et social—le nôtre—qui laisse pour compte les trop nombreuses victimes de l’inégalité de la richesse : tous ces gens—les familles migrantes ou monoparentales, les décrocheurs scolaires, les analphabètes, les gens marginalisés par la maladie mentale, la pauvreté, la violence ou la simple malchance—pour qui les retombées de la prospérité occidentale ne sont rien d’autre qu’un chimère.

Les Shack’Ados, Centre communautaire Hochelaga

Par une coïncidence qui ne peut presque pas en être une, j’ai commencé à écrire ce billet le 8 septembre, date de la Journée internationale de l’alphabétisation, et en cherchant un peu, j’ai appris que cette année, le thème est « L’alphabétisation dans un monde numérique ».

En créant L’écrivain public, Michel Duchesne n’a pas mis des gants: il y a plutôt mis sa passion, son indignation, et son cœur.

Logement insalubre à Montréal

 

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