CRIMES AU MUSÉE

J’ai réussi tout récemment à mettre la main sur Crimes au musée, le troisième recueil de la formidable série dirigée par Richard Migneault, que je promets d’ailleurs de rapporter à la bibliothèque dans les plus brefs délais.

Tout comme les deux tomes qui l’ont précédé, Crimes au musée est un florilège de nouvelles qui séduira les amateurs du polar, du noir et des « meurtres et mystères » classiques. Cette fois-ci, les signataires des dix-huit nouvelles policières sont des femmes—et pourquoi pas ? Le talent est au rendez-vous. D’ailleurs, l’avant-propos du livre est un hommage à Chrystine Brouillet, « la marraine du roman policier québécois ».

Le premier problème qui se pose pour l’avide lecteur en possession de ce beau livre est de savoir où commencer ? C’est un peu comme ouvrir une boîte de chocolats Godiva : doit-on examiner la petite liste descriptive de chaque délice—en l’occurrence, la table des matières ? Se laisse-t-on séduire par les apparences—c’est-à-dire les titres ? Ou bien est-ce qu’on s’abandonne plutôt au hasard, en ouvrant le livre n’importe où (à la manière de Forrest Gump ?) Mieux vaut peut-être se contenter d’y aller systématiquement, en commençant simplement… au début ?

Refusant l’approche strictement linéaire, je crois avoir plutôt procédé à la manière d’une lecturomane. J’ai d’abord lu la première nouvelle, « L’ombre d’Alphonse », de Danielle Thiéry, par principe. Certainement pas pour son titre accrocheur, mais plutôt parce que c’est difficile de ne pas porter une attention particulière au début d’un livre : il donne le ton, n’est-ce pas ?

Eh bien peut-être pas ! « L’ombre d’Alphonse » est un petit bijou très classique. C’est l’histoire d’un meurtre qui se déroule…au Musée de la Police parisienne (en réalité, il s’appelle le Musée de la préfecture de Police). N’est-ce pas merveilleux ? De plus, l’intrigue est peuplée de personnages qu’on croirait tirés directement de l’âge d’or du roman policier, incluant celui d’Agathe Kristy, la gardienne de paix du musée. L’auteure semble s’être bien amusée.

Au Musée de la Préfecture de Police, à Paris

Mais ce début est un leurre, et dès la troisième nouvelle, « Le chef-d’œuvre », de Dominique Sylvain, je me suis retrouvée au cœur du quartier d’Asakusa, à Tokyo, aux côtés de Jungo Hata, collecteur pour le Yakusa, qui vient de recevoir la peine de mort : un diagnostic catastrophique de son oncologue. Junko Hata a la particularité d’être couvert de la tête aux pieds de l’extraordinaire tatouage intégral de Kannon, la déesse de la compassion (c’est de l’ironie bien noire). Annabelle, qui travaille pour le Muséum d’histoire naturelle à Paris, rêve d’y exposer une belle collection de peaux humaines. À vous d’imaginer dans quelle direction macabre tout cela dérapera…

Puis, faisant du survol, je me suis laissé emporter par mes caprices et ma curiosité lorsque j’ai remarqué que deux nouvelles, « Le Christ couronné d’Épines » de Catherine Lafrance, et « La mort à ciel ouvert », de Florence Meney, partagent la distinction improbable de débuter de façon quasi identique.

Comparez les premières lignes de chacune :

« Le Christ, à l’étroit dans un cadre doré, une couronne d’épines sur la tête, toisait les victimes comme s’il venait de les punir de sa colère divine. » – Catherine Lafrance

Et la seconde :

« Le Christ aux teintes ocre, presque sanguinolentes, les bras écartés comme en supplique, contemplait d’un œil navré la cohorte ininterrompue des touristes […] » – Florence Meney

Le Christ couronnée d’épines, de Véronèse, au Musée des beaux-arts de Montréal

Formidable coïncidence, n’est-ce pas ? Mais toute ressemblance s’arrête là. Cette première scène de « Le Christ couronné d’épines » se déroule au Musée des beaux-arts de Montréal. Devant le chef-d’œuvre de Véronèse, trois corps recouverts de draps blancs sont allongés sur le plancher de bois verni, et sur le mur juste à côté, le graffiti d’une immense croix gammée noire jure son message haineux. Est-ce un crime antisémite ? C’est le journaliste Michel Duquesne qui fera le jour sur le mystère.  Cette nouvelle formidable est en fait un clin d’œil au Code de Vinci, de Dan Brownquoique pas mal plus terre à terre.

Pour sa part, « La mort à ciel ouvert » nous amène bien loin du centre-ville de Montréal, en Turquie, au musée à ciel ouvert de Göreme avec ses petites églises médiévales creusées à même les rochers. Nous y retrouvons Frederico, quinquagénaire, conservateur du musée archéologique de Florence et époux de la belle et jeune Elsa, elle-même experte en histoire et restauratrice d’art antique. Frederico est un homme jaloux à l’égo fragile, Elsa est fébrile et passionnée, et voilà que s’interpose Francis, un jeune expert en restauration d’art. Au sommet des rochers sculptés, sous le regard du Christ pantocrator, quel crime sera commis, et par qui ?

Le Christ pantocrator, Gorëme

Je n’ai pas encore lu toutes les nouvelles. L’avantage d’un recueil, c’est justement qu’on peut savourer son contenu au gré de nos humeurs et de nos autres lectures. Mais de celles que j’ai terminées, « L’intérieur », de Karine Giebel, est de loin la plus horrifiante. Presque insupportable, en fait. C’est l’histoire d’une famille monoparentale composée de deux enfants, Jonas, seize ans, et Marlène, dix ans, et de leur mère, Virginie, qui a décroché, il n’y a pas si longtemps, un poste de rêve au Musée d’Art Moderne à Paris. Mais cette nouvelle réalité se transforme presque aussitôt en cauchemar lorsque Virginie s’apercevra que son patron, François Charmant, est un monstre qui deviendra son tortionnaire. Voulant à tout prix savoir qui y laisserait sa peau, je me suis rendue jusqu’au bout. Ouf !

Kannon, déesse de la compassion

La limite imposée aux auteures—celle du lieu du musée—ne les a certainement pas freinées. Au contraire ! Crimes au Musée nous permet de voyager dans l’espace et le temps, et de goûter au menu complet des genres de fiction policière. En terminant « L’intérieur », j’étais bien contente de quitter Paris et de pouvoir me rincer le palais avec « Mobster’s Memories », d’Andrée A. Michaud : divertissant et plein d’ambiance rétro, avec sa mise en scène très new-yorkaise, son antihéros anonyme, un mobster sans merci, une femme fatale pulpeuse et une fusillade au « National Museum ». Pleine de rebondissements et d’humour piquant, elle est ma préférée (pour le moment !).

En conclusion, et après y avoir bien réfléchi, j’en suis arrivée à la conclusion que Crimes au musée et les deux autres recueils de la même collection méritent leur place dans les archives bibliothérapeutiques. La formule de la nouvelle policière : peu de personnages, des intrigues circonscrites, bien ficelées et pourtant haletantes et faciles à lire d’un trait, en fait la forme littéraire parfaite pour s’évader et se détendre en fin de journée, sans risque de s’y perdre pendant des heures.

Ma prescription : deux nouvelles tous les soirs au coucher.

Le musée à ciel ouvert à Gorëme, en Turquie

À NOTER:

En faisant la recherche pour ce billet, j’ai découvert une panoplie de faits divers et inusités, dont un qui m’amène à croire que la nouvelle « Mobsters’ memories » de Andrée A. Michaud a été inspirée par la réelle exposition au Centre d’histoire de Montréal :  Scandale! Vice, crime et moralité à Montréal, 1940-1960présentée du 15 novembre 2013 au 2 avril 2017, que je suis très déçue d’avoir ratée.

Autres recueil de la série dirigée par Richard Migneault:

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s