EUX SUR LA PHOTO

Quand mes enfants étaient petits, c’était avec un appareil 35mm que nous les prenions en photo. De nos jours, la vidéo est si répandue que ça semble impossible que le caméscope ait seulement été introduit sur le marché en 1983. Mais nous étions un jeune couple, et un tel appareil était bien au-delà de nos moyens. Aujourd’hui, faire une vidéo, c’est aussi simple que pointer son téléphone intelligent dans la bonne direction. Je le fais tout naturellement, souvent avec l’intention d’en poster un court segment sur Facebook, par exemple.

En ce nouveau siècle (du moins, dans les pays développés), nous documentons nos vies comme jamais auparavant. Au moment de leur première journée de maternelle, la plupart des enfants sont déjà les vedettes de douzaines, sinon de centaines d’heures de séquence vidéo. Notre voix, nos mouvements, notre langage corporel à tous les stades de la vie nous sont disponibles et accessibles sur demande. C’est comme si rien, désormais, ne pouvait se perdre.

Peut-être est-ce précisément pourquoi les photos exercent sur nous un pouvoir évocateur et même hantant. Surtout les vielles en noir et blanc, issues d’un passé précédant les machines à développer les films et les appareils photo bon marché. Ce ne sont que nos mémoires, nos souvenirs, qui peuvent leur insuffler la vie.

Imaginez, alors, ce que ce serait de tomber sur une photo imprimée dans un vieux journal, et d’y repérer l’image de la mère qu’on a perdue à l’âge de quatre ans seulement, alors qu’on était à peine assez âgée pour former des souvenirs…

C’est le point de départ d’Hélène Gestern dans son premier roman, Eux sur la photo, une histoire aussi intime que les lettres et les courriels de plus en plus personnels que s’échangent ses deux personnages principaux, Hélène Hivert * et Stephane Crüsten.

[*Curieux choix de la part de l’auteure, d’avoir donné son propre prénom à la protagoniste. J’espère que vous saurez les différencier sans trop de difficulté dans ce billet]

À la recherche des dossiers médicaux de sa mère adoptive Sylvia—en stage final de la maladie d’Alzheimer et résidente d’un centre de soins de longue durée—Hélène Hivert découvre une coupure de journal datée du 17 juin, 1970 (l’action du roman se passe en 2007), dans laquelle figurent deux hommes dans la trentaine : un inconnu et l’autre identifié comme P. Crüsten, ainsi qu’une blonde élancée, identifiée comme Madame N. Hivert. De toute évidence, ces deux derniers sont les vainqueurs au simple masculin et au simple féminin du tournoi d’été de tennis amateur, à Interlaken, en Suisse. Pour Hélène Hivert cependant, la seule chose qui importe, c’est qu’elle croit avoir enfin trouvé une photo de sa mère disparue.

Dès les premières pages du roman, le lecteur comprend qu’Hélène est proche de Sylvia, qui est la seule mère qu’elle ait jamais connue ; qu’Hélène travaille comme archiviste à Paris ; que son père est décédé trois ans avant la découverte de la photo ; qu’elle est enfant unique, et qu’elle vit depuis sa tendre enfance dans l’ombre d’un secret triste et terrible qui a abouti à l’évincement de sa mère biologique de sa vie.

Malgré tout l’amour qu’Hélène a reçu de Sylvia, la disparition de sa mère est une blessure qui refuse de guérir. À la suite de sa découverte de la photo, Hélène place une annonce dans Libération, dans l’espoir que quelqu’un, quelque part, se manifestera avec de l’information.

Juste au moment où elle pense abandonner sa quête, Hélène reçoit une lettre de Stéphane Crüsten, un biologiste français, l’informant que P. Crüsten est en fait son père, Pierre, et qu’il peut aussi identifier le deuxième homme sur la photo : il s’agit d’un Russe au nom de Jean Lamiat, qui était un ami proche de Pierre. La correspondance entre Stéphane et Hélène s’intensifie.

Au fil de leurs échanges—Eux sur la photo est un roman épistolaire—leur relation s’épanouit et s’approfondit. Hélène apprend que le vrai nom de sa mère est Nataliya Zabvina, née d’émigrés russes qui se sont établis dans le quartier russe de Paris, à proximité de l’église orthodoxe Saint-Serge à Paris. Une visite à cette église ouvrira une piste vers Vera Vassilyeva, une toute petite dame âgée, porteuse de souvenirs précieux concernant l’enfance de Nataliya et sa vie de famille. Entre-temps, Stéphane met la main sur le journal intime de Jean Lamiat, un autre morceau du casse-tête.

Le tableau qui émerge de Nataliya, son mari Michel Hivert, Pierre Crüsten et Jean Lamiat est des plus tragiques. Que s’est-il passé dans la vie de Nataliya pour la séparer de son mari et de sa petite fille ? Quel était le crime qui lui a valu d’être effacée de la mémoire familiale ? Je me garde de trop vous en dire.

Église Saint-Serge, Paris

Le cri de cœur d’Hélène rappelle l’expérience de nombreux enfants adoptés dans sa façon d’exprimer un sentiment d’amputation d’un passé fantôme, l’ardent désir de filiation, et le besoin de compléter le récit de ses propres origines. Soudainement dans la vie d’Hélène, les ombres se font chair, et elle s’entend prononcer à haute voix, en russe, à Vera : « Je suis la fille de Nataliya Zabvina ».

Eux dans la photo est une exploration des actes destructeurs dont nous sommes capables lorsque l’amour échoue là où le chagrin et la vengeance se rencontrent. Le roman nous rappelle la souillure indélébile des secrets qui empoisonnent les familles aussi sûrement que la radioactivité; et il illustre de façon émouvante comment les conséquences des choix parentaux retombent sur leurs enfants.

« Le temps court et s’écoule et notre mort seule arrive à le rattraper. La photographie est un couperet qui dans l’éternité saisit l’instant qui l’a éblouie. » – Henri Cartier-Bresson

« Une photographie, c’est un arrêt du coeur d’une fraction de seconde. » – Pierre Movila

Hélène Gestern

NOTE AUX LECTEURS ET LECTRICES:

Présentement, Eux dans la photo est disponible seulement en traduction anglaise, à la bibliothèque de Pointe-Claire. Vous pouvez toutefois l’obtenir de la Grande Bibliothèque de Montréal, par le service de prêts entre bibliothèques, où le livre audio est aussi disponible.

Ici, à Pointe-Claire, vous trouverez toutefois le deuxième livre de l’auteure, L’Odeur de la forêt (2016).

 

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