LES CROCODILES : témoignages sur le harcèlement et le sexisme ordinaire

Après avoir vu le court métrage de Sofie Peters, Femme dans la rue—sorti en 2012 et tourné à Bruxelles—un exposé cru du harcèlement de rue que subissait cette femme belge tous les jours— Thomas Mathieu a demandé à ses amies s’il leur était arrivé de vivre la même chose. Dans l’avant-propos de son livre, Les Crocodiles (2014), l’artiste raconte :

« J’ai été vraiment très surpris d’apprendre que non seulement chacune avait plusieurs histoires semblables à raconter, mais qu’en plus, certaines avaient même eu lieu dans ma rue ! Je me suis renseigné sur le sujet, et j’ai commencé à dessiner ces histoires. »

 D’abord réalisé sur Tumblr, le Projet Crocodiles s’est finalement transformé en l’album percutant que je viens de terminer.

Les Crocodiles bouleverse par son contenu : les regards lubriques, les comportements lascifs et parfois très agressifs des hommes de tous âges y sont reproduits sans réserve. Le harcèlement de rue, c’est la transformation de l’espace public en lieu d’intimidation, d’objectification sexuelle et d’agressions. Mais le bras du harceleur est long, et les expériences racontées s’étendent partout dans la vie de ces femmes…

L’impact des images est amplifié par le choix de Thomas Mathieu d’avoir représenté tous les hommes en crocodiles dans chacune des scènes illustrées. Pourquoi? L’artiste s’explique :

« Bien sûr, tous les hommes ne sont pas des prédateurs. Le crocodile, c‘est, pour moi, une image qui englobe de nombreuses idées comme le privilège masculin, le sexisme, les clichés sur le rôle de l’homme et la virilité, et même la peur de croiser quelqu’un dans la rue sans savoir s’il va vous faire du mal. Si j’ai dessiné tous les hommes en crocodiles, c’est qu’il s’agit d’un problème de société et pas de quelques cas isolés. Un conseil : lisez l’album en vous identifiant aux femmes qui témoignent, pas aux crocodiles. »

Extrait de LES CROCODILES

Dans son essai placé en postface, Irene Zeilinger renchérit :

« […] cette représentation des hommes est dérangeante. Mais elle ne fait que refléter la réalité. Monsieur et Madame Tout-le-Monde, produits d’une société sexiste, considèrent habituellement que les hommes sont tous des prédateurs sexuels en puissance (donc qu’il ne faut pas porter une jupe trop courte, sinon…) »

 Les propos de Zeilinger soulignent la tendance répandue du victim shaming ou victim blaming, l’un des aspects les plus immondes de la violence et du harcèlement…j’allais dire subis par les femmes, mais ce serait oublier tous les survivants de la communauté LGBTQ2, que l’auteure et artiste Maria Stoian a voulu inclure dans son magnifique album graphique, TAKE IT AS A COMPLIMENT, (traduit : Prends-le comme un compliment) sorti en 2016. C’est suite à la parution de mon billet sur ce livre au Online Book Club, que Katya Borrás, Coordinatrice de la Bibliothèque de Pointe-Claire, m’a aussi guidée vers Les Crocodiles, et je l’en remercie.

Les Crocodiles, sur Tumblr

Voici donc deux œuvres et deux auteurs traitant d’un sujet à la fois intime et extrêmement politisé, par le médium de l’art graphique séquentiel, faisant ainsi la preuve que le potentiel de cette forme d’expression littéraire visuelle est quasi illimité.

Ces deux créateurs ont été mus par le désir de donner une voix aux victimes/survivant(e)s de la violence sexuelle : Thomas Mathieu penchant plutôt du côté du besoin d’exposer le problème et d’en informer la population ; et Maria Stoian, en voulant d’abord et avant tout humaniser les survivant(e)s, refusant de les laisser souffrir dans la honte et le silence. Si le projet de Thomas Mathieu a très vite pris une ampleur politique, celui de Maria Stoian a plutôt pris la forme d’un mouvement de « déstigmatisation », de « coming out » graduel.

Même si, dans l’introduction de son œuvre, Mathieu nous convie à lire son album en nous identifiant aux femmes qui témoignent, pas aux crocodiles, je dois avouer que ça m’a été très difficile, mes yeux glissant toujours vers la menace, la créature vert fluorescent.

En choisissant de donner à chacun des témoignages de son œuvre son propre mode d’expression et sa propre palette, Maria Stoian a réussi à provoquer chez moi une réaction d’empathie immédiate et persistante.

Une page tirée de TAKE IT AS A COMPLIMENT

J’ose espérer que les événements de l’automne dernier qui ont mis fin à de nombreuses carrières dans l’industrie du divertissement et vu naître les mouvements #MeToo et #MoiAussi, encourageront d’autres survivant(e)s de la violence et du harcèlement sexuel à dénoncer leurs agresseurs à voix haute, avec courage et conviction, et qu’arrivera très vite le jour où leur vaillance ne sera plus nécessaire.

Extrait de TAKE IT AS A COMPLIMENT, de Maria Stoian

 

 

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