LE POIDS DE LA NEIGE, de Christian Guay-Poliquin

Dans Le poids de la neige, le deuxième roman de Christian Guay-Poliquin (lauréat du Prix littéraire du Gouverneur Général en 2017), il y a Mathias, un homme d’un certain âge, pris dans un village sans nom quelque part au Québec (j’imaginais un endroit comme Mestachibo), loin de sa femme défaillante qu’il veut rejoindre à tout prix ; et il y a un homme beaucoup plus jeune, dont on ne connaitra jamais le nom, natif de la région mais revenu comme l’enfant prodigue retrouver son père et le reste de sa famille. On apprend qu’à une courte distance de sa destination cependant, le jeune homme a perdu le contrôle de sa voiture et se retrouve entre la vie et la mort, les jambes fracassées et ensanglantées.

 Si ces deux hommes qui ne se connaissent pas sont piégés dans une maison en retrait du village natal du jeune blessé, c’est que la neige en a voulu ainsi : elle « […] règne sans partage. Elle domine le paysage, elle écrase les montagnes. Les arbres s’inclinent, ploient vers le sol, courbent l’échine. [..] ».

Tout s’est arrêté pour Mathias lorsque la neige est arrivée, tombant sans relâche sur le village et les bois, jour après jour, bloquant les routes et immobilisant les voitures. Puis, ce fut la panne de courant. En attendant l’accalmie et le retour du soleil, l’un des habitants du village propose à Mathias de veiller sur le jeune blessé et d’en prendre soin, en échange d’une place assurée dans le convoi qui partira vers la ville dès les premiers signes de redoux.

Voilà la prémisse très simple de ce roman hypnotisant. Au fil des jours et des nuits, les deux hommes s’apprivoisent. Consciencieusement, Mathias lave son patient, vérifie ses pansements, lui administre ses médicaments et prépare des repas fortifiants pour le jeune blessé qui s’est réfugié dans un mutisme volontaire.

Et pourtant, le narrateur de ce conte enneigé, c’est bien le jeune homme alité dont le point d’observation statique est le parfait objectif à travers lequel examiner la paralysie causée par la neige enveloppante qui efface et étouffe un peu plus tous les jours la petite communauté isolée du monde. Ils sont devenus des naufragés de la neige, des Noé boréaux.

Neige au Québec

Les heures s’écoulent à un rythme indolent. Sous le poids de la neige, l’usure s’installe : les motoneiges s’enlisent facilement, le carburant disparaît, les routes sont impraticables, les voitures ne servent plus à grand-chose. Le courant n’a toujours pas été rétabli. Les réserves s’épuisent, autant pour le bétail que pour les humains. Le premier porc est abattu, suivi d’une vache…Des habitants du village tombent malades et Maria, l’infirmière, voit sa réserve de médicaments s’épuiser petit à petit, tout comme le foin et les conserves. Le rationnement devient nécessaire. Il faut s’aventurer de plus en plus loin dans la forêt blanche pour chasser le gibier.

Motoneige prise dans la neige

 Comme un collier qui s’égrène, les habitants quittent le village, certains comme des voleurs en pleine nuit. L’ordre social s’effrite : aux petits crimes—pénétrer dans une des habitations abandonnées à la recherche de provisions—s’ajoutent des trahisons plus sérieuses : vols de voitures, de carburant, d’armes à feu. La vie est bien sûr réduite à l’essentiel : manger, se laver et surtout repousser le froid qui essaie par tous les moyens de pénétrer les abris de chacun.

Au silence de la neige qui ensevelit tout, efface les traces, nivèle, isole et endort la nature, s’ajoute le silence du monde extérieur. Le contact est coupé. Aucune information ne parvient au village. La neige épuise lentement. C’est la vie en attente. En veille. Il continue toujours de neiger.

L’accumulation hallucinante de la neige, dans ce roman, est exprimée en centimètres par les titres des chapitres : TRENTE-HUIT…QUARANTE-DEUX…QUATRE-VINGT-UN…QUATRE-VINGT-SEIZE…DEUX CENT DEUX…DEUX CENT SOIXANTE-TREIZE…DEUX CENT TRENTE-NEUF…CENT-ONZE…QUARANTE-SIX…VINGT-NEUF…ONZE…SEPT…

Mais enfin, que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui a causé la panne ? Pourquoi le contact avec l’extérieur est-il coupé à ce point ?  Sommes-nous dans un monde post-apocalyptique ? Où sont les autres ? Qu’adviendra-t-il de cette communauté éprouvée ? Toutes ces questions m’ont traversé l’esprit en lisant ce roman envoûtant.

On dit que mourir de froid, ce n’est pas si terrible ; que c’est comme s’endormir…

En lisant Le poids de la neige j’ai pensé à la dernière strophe du poème de TS Eliot, Les Hommes Creux (1925):

C’est ainsi que finit le monde

C’est ainsi que finit le monde

C’est ainsi que finit le monde

Pas sur un Boum, sur un murmure.

L’auteur Christian Guay-Poliquin

Note aux lecteurs :

C’est au mois de février que j’ai lu Le poids de la neige. Tout est dans le choix du moment, n’est-ce pas ? La question se pose parce qu’aujourd’hui, les derniers amas de neige sont finalement disparus, mettant fin (on se croise les doigts) à un hiver qui a semblé vouloir s’éterniser.

 

 “Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été.”

Albert Camus

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s