LES BELLES-SŒURS, l’œuvre qui a tout changé : un livre cadeau de Mario Girard

 

Au printemps 1968, la pièce Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay fut produite pour la première fois sous forme de lecture publique au Théâtre des Apprentis-Sorciers, puis, quelques mois plus tard, au Théâtre du Rideau Vert, dans une mise en scène d’André Brassard, provoquant un séisme culturel et marquant un tournant dans l’histoire du Québec.

 

Perchés comme nous le sommes en 2018, c’est facile d’oublier l’importance de ce cinquantième anniversaire, et peut-être serions-nous passés tout droit sans le magnifique livre de Mario Girard, Les Belles-Sœurs, L’œuvre qui a tout changé (2018), pour nous le rappeler. Et de quelle brillante façon ! Dans une entrevue avec l’auteur, Franco Nuovo décrit le livre comme un « coffee table book », et je comprends pourquoi. Il est beau, et imposant quand on le tient dans nos mains et qu’on feuillette ses pages cartonnées. Mais il est beaucoup plus que ça.

La lecture de Les Belles-Sœurs, L’œuvre qui a tout changé est une expérience immersive qui présente au lecteur la rigueur d’un livre documentaire et l’énergie, l’envoûtement d’un récit. En fait, les heures de plaisir que j’ai passées plongée dans ses pages s’apparente davantage à mes meilleurs souvenirs d’expositions thématiques multimédia au Musée des Beaux-Arts—avec des textes encore plus étoffés— qu’à la quiétude habituelle de la lecture.

En partie, c’est parce que le livre regorge de toutes sortes de trésors. Dans sa conversation avec Franco Nuovo, Mario Girard dit avoir voulu « éclater la formule » pour ce livre documentaire et je l’en remercie. Ses fouilles dans les cartons des Archives nationales ont livré des affiches, pubs, photos et documents qui lui ont permis de confectionner une sorte de capsule historique, recréant un milieu—les quartiers ouvriers de Montréal—et une époque tout entière : celle de la Révolution tranquille.

Michel Tremblay et André Brassard

 

Les nombreuses heures que l’auteur a passées en entrevue avec Michel Tremblay et André Brassard expliquent en partie l’aisance et le réalisme avec lesquels il dépeint l’effort herculéen qu’il a fallu pour transposer la pièce de la page manuscrite (créée en 1965 alors que Michel Tremblay travaillait de nuit dans une imprimerie) à la scène en 1968 ; ainsi que les multiples embûches et la résistance des milieux artistiques bourgeois à la production de cette pièce percutante qui allait tout bouleverser.

Le récit de Les Belles-Sœurs, c’est l’aventure improbable du jeune duo Brassard-Tremblay qui n’ont que 19 ans et 23 ans respectivement lorsqu’ils deviennent des amis et des partenaires artistiques, et qui n’ont aucune idée à quel point leurs vies sont sur le point de basculer. N’eût été d’une soirée de cinéma décevante, l’histoire du théâtre québécois aurait pu être tout autre, car Les Belles-Sœurs est une pièce née dans la colère, une réaction provoquée par le film québécois Caïn (de Pierre Patry, adapté du roman de Réal Giguère), que Brassard et Tremblay sont allés voir ensemble au Théâtre St-Denis, une soirée au mois d’août 1965.

En entrevue avec Mario Girard, Michel Tremblay raconte comment :

« On avait détesté ça pour tuer, tous les deux […]. On a discuté du film et on s’est demandé pourquoi. On en est venus à la conclusion que les dialogues étaient écrits dans une langue que personne au monde ne parlait. […] C’était un accent ni québécois, ni français. »

 Le soir-même, Tremblay se met à écrire une saynète dans la langue qu’on entend dans les rues de Montréal : le joual, langue de son quartier, le Plateau-Mont-Royal, et de bien d’autres parties de la ville aussi. Au bout de trois jours, alimenté par ses souvenirs et son vécu, ce qui devait d’abord être une création modeste se transforme en un ouvrage peuplé de 15 femmes réunies dans une cuisine, s’exprimant avec la force d’une tragédie grecque.

« J’aimais beaucoup le théâtre grec et j’avais compris depuis longtemps qu’une personne qui parle seule se confie à toi, et 15 personnes qui parlent en même temps, c’est tout un peuple qui parle. » – Michel Tremblay

L’art ne se crée pas dans un vide, et Les Belles-Sœurs est bien ancrée dans le contexte de la Révolution tranquille et du foisonnement culturel qui a caractérisé cette période aussi sûrement que les transformations socio-économiques et politiques qui en sont aussi son legs, ainsi que dans le contexte de la montée du féminisme à travers l’Occident au cours de la même décennie.

Je suis de la génération de Mario Girard (même si j’ai soufflé quelques bougies de plus que lui), et son livre immersif résonne et anime des souvenirs de mon enfance. Comme lui, mon premier contact avec l’œuvre de Michel Tremblay n’a pas été l’expérience de Les Belles-Sœurs, mais plutôt celle de En pièces détachées, une production de téléthéâtre à l’émission Les Beaux Dimanches, diffusée en 1971. Tout comme lui (alors que j’avais à peine terminé l’école primaire), je suis restée figée devant la télévision, médusée par l’intensité du drame, la force des émotions et de la langue qui les portait.

C’est fou ce qui reste enfoui dans notre mémoire.

L’évocation de l’émission radiophonique Le chapelet en famille, dans un court chapitre intitulé « Peuple à genoux ! », m’a rappelé que pendant une brève période de mon enfance, cette tradition a voulu s’installer chez mes parents (sauf que ce n’était pas la voix du Cardinal Léger qui émanait de la radio, mais plutôt celle de Monseigneur André Cimichella).

Et que dire du bingo, présenté dans le chapitre « Le bonheur sur une grille », d’abord subversif parce que condamné par l’Église et donc un plaisir coupable, mais finalement récupéré par cette dernière comme source de revenus…

Les Belles-Sœurs, L’œuvre qui a tout changé nous replonge dans les derniers jours d’une époque révolue, balayée par les vents du changement et les premiers élans d’une nouvelle génération d’hommes et de femmes (peut-être surtout) avec une soif de se faire entendre.

« L’œuvre a permis à ces 15 femmes de se raconter, et à Rose, que j’interprétais, de ne plus cacher son désespoir avec des farces « plates », mais de l’exposer au grand jour dans le magnifique monologue sur le Maudit cul ! Combien de femmes de cette époque auraient pu s’approprier ce monologue ? Tremblay a un immense talent d’écriture que j’admire énormément. Il sait émouvoir en sondant le cœur et l’âme des femmes. Son œuvre fut pour moi une véritable école. »

Monique Mercure, qui a joué dans la deuxième reprise des Belles-Soeurs

 

« J’avais 10 ans et j’étais loin de Montréal, mais l’onde de choc ébranla nos repas de famille. Mes parents étaient scandalisés par les propos et la langue de la pièce de Tremblay. Pourtant, c’est de ma mère que Tremblay parlait, c’est de mon père que Tremblay parlait…pourtant, c’était leur langue. D’une écriture redoutable à la musicalité percutante, puisant à la fois dans la tragédie classique et la culture populaire, la pièce Les Belles-Sœurs a permis aux dramaturges d’ici et à celui qui allait le devenir de libérer la parole, de devenir polyphoniques, de prétendre aux revendications sociales et d’affirmer notre américanité. » Michel Marc Bouchard

Mario Girard, auteur de Les Belles Soeurs-L’oeuvre qui a tout changé

 

 

 

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Une réflexion sur “LES BELLES-SŒURS, l’œuvre qui a tout changé : un livre cadeau de Mario Girard

  1. Oui une pièce monumentale pour notre culture ! Encore aujourd’hui, cette pièce suscite parfois la controverse. J’ai en effet écrit récemment dans un papier universitaire sur l’évolution des normes du français québécois que Tremblay faisait partie du mouvement appelé en histoire de l’art «misérabiliste», et une collègue faisant sa thèse sur Tremblay, s’est montrée irritée par ce mot… demandant qu’on l’évite devant nos étudiants, car elle craignait que cela soit mal compris… Est-ce un révisionnisme ?

    J’ai joué un rôle au secondaire et je m’en souviens encore, la pièce touchait tous âges, avec sa langue verte et la vérité des émotions !
    Et intéressant de connaitre l’origine de cette pièce !:)

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