Dany Laferrière à la Bibliothèque publique de Pointe-Claire

par Chantal Saint-Jarre
résidente de Pointe-Claire

Le 19 novembre dernier, la Bibliothèque recevait l’écrivain Dany Laferrière. Il venait nous parler de son dernier livre Autoportrait de Paris avec chat (Boréal, 2018).

DanyLaferriere 2Il a fait salle comble (120 personnes environ). Je pense que les auditeurs et auditrices furent comblés tant par la beauté de la langue française qu’il parle avec fluidité que par son allure décontractée et par son ton enjoué. Le 19 novembre, l’homme grave et sérieux auquel nous sommes habitués a fait place à un être plus léger, visiblement content de commenter des pages choisies de son livre si original à travers le diaporama riche et bien monté qui défilait tranquillement sous nos yeux.

Laferrière nous offre ainsi son trentième livre. De toute sa vie d’écrivain, disait-il, il ne s’est jamais senti aussi libre qu’avec ce livre. Voyons donc avec lui le côté «atypique» de ce livre-ci par rapport aux précédents…

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  • C’est un livre complètement écrit à la main. «Un tel livre, on comprend vite qu’on n’a pas besoin de tout lire», disait-il le 19 novembre! Le retour à la main participe pour lui d’une vraie révolution en ces temps où l’ordinateur, le clavier électronique et le pouce des textos sont devenus les moyens modernes de transmettre les messages écrits.
  • C’est un «roman» de plus de trois cents pages dont le format s’apparente à celui d’une bande dessinée du genre Tintin ou Mafalda. Mais ce n’est pas une BD avec bulles, continuité, signification. C’est un livre-tourbillon sans linéarité. Il faut parfois le tourner en tout sens pour lire.
  • C’est un ouvrage dont la structure n’est pas immédiatement visible, mais la volonté de mise en page, de montage est évidente. D’ailleurs, la «table» est mise à la toute fin et rappelle que le livre est découpé en cinq parties.
  • C’est un roman graphique entièrement dessiné à la main par un enfant-metteur-en-scène — les torchères, grandes lampes-photographe ou feux de position illuminant ça et là le travail du poète.
  • C’est un livre dans lequel le narrateur passe beaucoup de temps à lire et à marcher dans Paris, interpellé par sa beauté, illustrant ses places, ses rues, ses cafés, son histoire, ses auteurs, ses peintres…
  • Le conteur du 19 novembre en a évoqué quelques-uns, quelques-unes : Victor Hugo prononçant l’éloge funèbre de Balzac (La Comédie humaine), Hemingway (Paris est une fête), Montaigne (Essais) et Borges (Fictions), André Malraux (L’Intemporel), Françoise Sagan (Bonjour tristesse), Michel Basquiat, François Villon et sa petite dague, Gertrude Stein et Alice Toklas, Léonor Fini et ses chats.
  • Des couleurs vives, des dessins et des croquis maladroits participant à leur manière de l’art naïf et de la peinture primitive, des fautes d’orthographe corrigées sur le tas et, de toute évidence, un grand plaisir pour l’auteur à offrir ce florilège nouveau genre à ses quarante collègues de l’Académie française qui «traversent les siècles avec un dictionnaire comme carburant» (p. 300). C’est chiquement dit, non? Sur cette page amusante, on distingue le narrateur aux boucles blondes assis sur un fauteuil dans une sorte de sous-marin ou de vaisseau spatial. Tous regardent vers 1635, l’année où fut fondée l’Académie française par Richelieu. C’est un véhicule très spécial, en effet, que celui des «Immortels», ceux qui firent paraître leur premier Dictionnaire en 1694, ceux qui se sont vu confier la mission de porter la langue française, ceux auxquels s’ajoutait la première femme en 1980 seulement, l’écrivaine d’origine belge Marguerite Yourcenar (1903-1987).

Bref, c’est l’immense toile d’un grand lecteur, habile narrateur qui a rempli des pages et des pages d’une petite écriture dense fourmillant d’informations, de connaissances littéraires et de «citations picturales» qui redonnent à la Ville lumière ses mille feux.

Rappelons que Laferrière est né à Port-au-Prince en 1953 et qu’il a grandi à Petit-Goâve en Haïti. Comme de nombreux Haïtiens, il s’exile en 1976, fuyant la dictature de Duvalier et des tontons macoutes. Il arrive au Québec, travaille comme ouvrier tout en rêvant de devenir écrivain. En 1985, il publie son premier roman Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (VLB) qui connait un succès immédiat. Il est aussitôt intégré comme représentant d’une nouvelle génération d’écrivains et classé, dans les anthologies de la littérature québécoise destinées aux étudiants du collégial, dans la catégorie «écriture migrante». Les livres se succèdent. Il reçoit le Prix littéraire du Gouverneur général en 2006 pour son album jeunesse Je suis fou de Vava (éditions de La Bagnole) et le Prix Médicis pour L’Énigme du retour (Boréal, 2009). Il témoigne du tremblement de terre de janvier 2010 en Haïti dans Tout bouge autour de moi (Mémoire d’encrier, 2010).

Reçu à l’Académie française en 2013, il est le premier Haïtien, le premier et seul Québécois, le premier Noir d’Amérique à occuper un fauteuil dans la prestigieuse institution littéraire parisienne. Imaginez un instant que nous avons eu le privilège de recevoir cet Immortel! Quand même!

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«Le discours» : la première raison de sa présence à Paris, explique-t-il dans l’Autoportrait, était liée à l’obligation d’écrire son discours de réception à l’Académie française. Comme tous les académiciens, il devait faire l’éloge de son prédécesseur au fauteuil 2, Hector Bianciotti (1930-2012), un Argentin venu du fond de la Pampa, signataire d’une dizaine de romans, élu à l’Académie française en 1996. Avant lui, le fauteuil 2 a été occupé par Montesquieu et par Alexandre Dumas fils. Bien sûr, Laferrière ne manque pas d’adresser quelques clins d’oeil à ces célèbres auteurs des 18e et 19e siècles français.

Cet autoportrait appartient désormais à l’imaginaire collectif des lecteurs et des lectrices. Je vous invite à feuilleter ce livre singulier, à plonger, à faire corps avec lui, à découvrir la vraie nature du chat qui s’est imposé au narrateur. Bonne lecture!

En lien avec Dany Laferrière et son tout dernier livre, Autoportrait de Paris avec chat, voici l’adresse électronique de l’Académie française :

http://www.academie-francaise.fr/

  • tous les onglets sont intéressants
  • on peut y lire le discours de réception prononcé par Dany Laferrière à l’Académie française le 28 mai 2015 — Hommage à son prédécesseur Hector Biancotti.
  • on y trouve les biographies de tous les académiciens, dont Dany Laferrière et Hector Biancotti.

 

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