LE LAMBEAU

Le drame fait maintenant partie de la conscience collective : le 7 janvier 2015, à Paris, des tueurs anonymes se sont introduits dans les bureaux de la revue Charlie Hebdo et ont tenté d’abattre plus d’une vingtaine de personnes.

Douze victimes ont perdu la vie ce jour-là :

Cabu, (76 ans) dessinateur ; Charb, (47 ans) dessinateur et directeur de la publication ; Tignous, (57 ans) dessinateur ; Honoré, (73 ans) dessinateur ; Wolinski, (80 ans) dessinateur ; Bernard Maris, (68 ans) économiste et chroniqueur ; Mustapha Ourrad, (60 ans) correcteur ; Elsa Cayat, (54 ans) psychanalyste et chroniqueuse ; Frédéric Boisseau, (42 ans) un employé de la société Sodexo chargé de la maintenance dans l’immeuble,; Michel Renaud , (69 ans) invité de la rédaction, ; Franck Brinsolaro, (48 ans) le premier policier tué officier du service de la protection — le SDLP — chargé de la protection personnelle de Charb, abattu en même temps que lui ; Ahmed Merabet, (40 ans) le second policier tué.

Il me semble important de répéter ces noms encore une fois. Pour moi-même. Parce que comme toutes les morts, elles ne sont pas quelconques. Surtout pas.

Parmi les onze autres personnes présentes ce jour-là—les survivants de l’attentat—on compte Philippe Lançon, journaliste, critique culturel au quotidien Libération, et chroniqueur à Charlie Hebdo.

Philippe Lançon

Lançon était dans la salle de conférence au moment de l’attentat et a été atteint à un bras et au bas du visage, perdant sa mâchoire inférieure et une partie de ses lèvres.

Défiguré et traumatisé, il a vécu—ou devrais-je dire subi—un calvaire de plusieurs années : une longue et douloureuse reconstruction qui perdure. Des chirurgies qui se sont enchaînées : réparations, greffes, reconstruction, traitements, souffrance physique et morale, d’autres greffes…

Le Lambeau est une œuvre magnifique et profonde de plus de cinq cents pages, qui consacre très peu de place à l’attentat lui-même. Lançon a choisi de ne pas faire de politique dans son livre, et ce choix délibéré est important. Des événements de la journée du 7 janvier, le lecteur ne vit, aux côtés de l’auteur, que des fragments, des impressions, des souvenirs de jambes noires (la seule vue que Lançon a eue de ses attaquants). Il a plutôt choisi de s’attarder longuement sur la suite.

Maussion, Charles; Head and Shoulders; Sainsbury Centre for Visual Arts, University of East Anglia; http://www.artuk.org/artworks/head-and-shoulders-1890

Dans son récit, l’auteur décrit un clivage net entre sa vie avant l’attentat et celle d’après, en parlant de « ma vie » et « ma survie ».  Un an après la parution du livre, en entrevue avec Catherine Perrin, il racontera avoir « assisté à une nouvelle naissance », se demandant : « Comment établir une continuité affective et sensible avec celui que j’étais avant l’attentat et celui que je suis devenu ? »

À partir du moment où je suis tombée sur une première critique du livre dans La Presse (celle de Nathalie Collard), je savais que je le lirais. Que je devais le lire. Son seul titre m’a bouleversée par son dépouillement, et cette suggestion de douleur…de dévastation. J’avais peur mais dès les premières pages, j’ai compris que j’entrais dans une lecture enveloppante, à travers laquelle Lançon partage avec fascination, précision et une honnêteté désarmante son odyssée, dont le point de départ était une vie plutôt inconsciente et automatique avant le 7 janvier 2015, vers une survie réduite à l’austérité d’une chambre d’hôpital, à la douleur, aux drogues, à l’écoulement constante de la salive, aux drains, aux pansements, aux chirurgies, aux opioïdes, à la peur, à l’aide du personnel soignant et à la dépendance qui a marqué sa transformation :

« C’était une première manifestation de cette culpabilité particulière, à la fois déprimante et ombrageuse : la culpabilité du patient. Il dépend des autres pour presque tout et il aimerait au moins contrôler la manière dont cette dépendance s’exprime. Elle n’a fait que croître et se décliner de toutes les façons possibles dans les semaines qui suivirent […] »

Les bureaux de Charlie Hebdo

À travers les descriptions approfondies, souvent pointues et toujours révélatrices du long passage entre son passé et son avenir, Philippe Lançon révèle sa fragilité, mais aussi son univers intérieur riche : sa culture et son amour de la musique (en particulier les Variations Goldberg), et de la littérature (marqué par une passion pour l’œuvre de Proust sur laquelle il s’appuie tout au long de son parcours).

Un homme de lettres qui ne peut pas parler pendant des mois et des mois en raison de ses blessures, condamné à s’exprimer par ses regards et les courtes bribes qu’il griffonne sur une ardoise, peut toujours ruminer et… écrire :

« Je n’avais jamais autant expérimenté la sentence proustienne : l’écriture était bien le produit d’un autre moi, un produit précisément destiné à me faire sortir de l’état où je me trouvais, quand bien même il consistait à raconter cet état. »

Dans sa conversation avec Catherine Perrin, Lançon compare l’impact de son drame personnel à celui d’un viol, par la rupture profonde qui rend si difficile de tendre la main à la vie qu’il avait avant.

Philippe Lançon

Peut-être est-ce en raison des circonstances particulières de ma propre vie, mais tout au long de ma lecture du récit, j’ai vu la possibilité de tracer des parallèles entre la souffrance et les stratégies de survie de Lançon, et le vécu des tous ceux et celles qui subissent le choc violent d’un événement portant atteinte à leur vie : soit une attaque physique (comme dans le cas de l’auteur), un diagnostic de maladie terminale ; ou un fait imprévisible qui retire sa victime des éléments de la vie courante—la vie de famille, le travail et la liberté de mouvement—pour la plonger dans le monde médicalisé des hôpitaux et des soins à long terme.

Quel sens donner à l’horreur et la souffrance qui ont déraillé la vie de Philippe Lançon ?

Vers la fin du livre, il écrit : « Je n’avais pas été un bien grand journaliste, sans doute par manque d’audace, de ténacité et de passion pour l’actualité, mais peut-être étais-je en train de devenir, ici, une sorte de livre ouvert : aux autres, et pour les autres. Je n’avais rien à refuser et rien à cacher. »

Et plus tard, en entrevue, Lançon précise : « Malheureusement, le fait d’avoir passé si près de la mort et de l’avoir vue chez mes amis, a fait que […] il y a une possibilité, c’est la colère, et l’autre, c’est la bienveillance, c’est un travail sur soi-même. Il se trouve que moi, j’ai penché de ce côté-là. »

Le Lambeau est un livre-phare dans un monde qui a bien besoin d’illumination.

Shackleton, Keith; Albatross Escort; Nature in Art; http://www.artuk.org/artworks/albatross-escort-62610

Postscriptum :

« Ce que je voyais, dans mon village, comme dans le service hospitalier qui m’avait reconduit vers la vie, c’étaient tout simplement des femmes et des hommes de bonne volonté.  Ils savent et sentent—du moins m’a-t-il semblé— qu’ils ne veulent pas d’une société où le sommeil de la raison engendre des monstres semblables à ceux du 7 janvier. Savent-ils ce qu’ils veulent ? Employons, au conditionnel, un mot de Rousseau : ils voudraient sans doute, un contrat social efficace, équitable et civilisé. Mais, s’il y a une majorité de gens pour le signer, il n’y a plus personne en France pour l’écrire et le mettre en œuvre. »

Philippe Lançon, Le Lambeau

 

 

 

 

 

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